1 septembre 2015 | Chris Naylor | 0 commentaires

Cartes postales du Moyen-Orient: 1. Premières explorations au Liban

Été 1995. Zone humide d’Aammiq, vallée de la Bekaa, Liban

Couverture du livre

Je m’avançai en direction de la bande de jeunes garçons occupés à tuer des serpents.

« Tu veux essayer ? », me demanda le tireur le plus proche.

« Non, merci. J’aime bien les serpents et je n’ai pas l’intention de tuer une créature sans défense qui ne m’a fait aucun mal », répondis-je.

« Il parle comme Youssef ! », s’écria un garçon de grande taille aux vêtements immaculés tout en jetant sa bouteille de Coca dans une flaque. « Il aime les serpents, il aime toutes sortes de bestioles. »

Je décidai alors de rencontrer Youssef et c’est ainsi, après avoir expliqué que j’allais être le nouveau professeur de sciences du plus grand collège de la vallée (ce qui semblait expliquer ma curieuse vision de la vie animale), qu’une horde de garçons et jeunes hommes m’escorta jusqu’au cœur de la zone humide, à la recherche de Youssef. Ces jeunes connaissaient les chemins sillonnant les zones les plus sèches des roselières et les prairies cachées. Ils m’emmenèrent dans les profondeurs du marais, loin des bruits de la circulation et des pique-niqueurs, dans la tranquillité d’un monde assourdi par des rideaux de roseaux blanchis par le soleil et dont les plumeaux secs s’étiraient vers un ciel azur.

Au début, notre propre bruit nous accompagnait, rauque et perçant lorsque le passage de notre joyeuse équipe entraînait la fuite des râles d’eau sous les broussailles.  Dans un grand battement d’ailes, des hérons pourprés fendirent subitement le couvert et déployèrent leur silhouette longiligne hors des roseaux. Mais bientôt, la magie du lieu s’imposa et le silence s’installa dans le groupe. Nous suivîmes les sentiers des créatures sauvages, des sangliers et peut-être des hyènes et des chats des marais – loin de la route dont la verdure alentour accueille les célébrations du village – conduits ainsi dans une oasis de paix, épargnée de toute emprise humaine.

« Stop ! », cria Abdallah, notre chef de groupe auto-proclamé, en  pointant du doigt une clôture tordue dont le seul fil entourait l’angle irrégulier du champ, bordé de deux côtés par les méandres d’une minuscule rivière.

« Al Gaam ! Des mines ! »

Une oasis pas si immaculée finalement. Comme pour accentuer le contrepoint de la réalité, une explosion sonique détona au-dessus de nos têtes, rapidement suivie d’une seconde – des jets israéliens passant le mur du son sur le chemin du retour. Assurément, les traînées de vapeur laissées par cette démonstration de force militaire du voisin du Liban témoignaient de la trêve, tout en rappelant cependant qui contrôlait le ciel. Un événement quotidien qui ne causa qu’une interruption passagère dans nos conversations, mais la zone humide éclata en grandes volées de canards et d’échassiers surgissant du tréfond des étangs. Ils tournoyèrent bientôt en cercles, descendant peu à peu vers le sol, d’abord les petits échassiers, puis les canards, harcelés par les chasseurs, luttant pour trouver un lieu d’atterrissage sûr.

J’étais bombardé par les émotions. Dans la paix et la splendeur sauvage de ce lieu, le soleil dans notre dos et à l’horizon les majestueuses montagnes de l’Est s’enfonçant dans le désert syrien, je venais de passer un moment merveilleux en compagnie d’une bande de jeunes garçons à l’enthousiasme contagieux, dans un sanctuaire d’une rare beauté naturelle. Quelques pas de plus et l’un ou plusieurs d’entre nous volaient en éclats.

Je m’efforçais également de donner du sens au comportement de ces jeunes libanais qui m’entouraient. Il était évident qu’ils aimaient cet endroit – mais de mon point de vue très britannique, cet intérêt était terni par leurs déchets, leur bruit et leur chasse hasardeuse. S’agissait-il d’un comportement typiquement libanais ? Etait-ce culturel ou les attitudes étaient-elle aussi contrastées chez moi en Angleterre qu’ici ? Existait-il une vision libanaise de la nature, de la chasse, du bruit ou autre ? Les libanais envisageaient-ils leur environnement de la même manière que les autres cultures arabes ? Existait-il une vision arabe du monde ?

Ces questions touchent à la problématique de l’identité, et alors que j’écris sur ce sujet, j’ai l’impression d’être de retour dans ce champ de mines au milieu des marais. Je suis sûr que je vais faire un faux pas et voler en éclats. Mais il est important de conduire cette réflexion. De bien des façons, ce livre cherche à expliciter et mettre en relations nos expériences vécues en tant que famille britannique installée dans le monde arabe, afin de mieux en comprendre la culture et les habitants.

Il s’agit du premier de six extraits du livre Postcards from the Middle East écrit par Chris Naylor et publié aux éditions Lion Hudson en mars 2015. Vous pouvez en commander une copie sur le site Web de Lion Hudson.

Traduction: Isabelle Fratani / Valérie Coudrain

Catégories: Cartes postales
Sur Chris Naylor

Avant de rejoindre A Rocha, Chris s’est forgé une large expérience dans l’enseignement des sciences et la gestion d’écoles au Royaume-Uni et au Moyen-Orient, un parcours durant lequel il étudia également à l’Institut Biblique et apprit l’Arabe (en Jordanie). Il a rejoint l’association A Rocha en 1997 et occupé jusqu’en 2009 le poste de Directeur d’A Rocha Liban, dont il est le cofondateur. Il supervisa le programme de restauration de la zone humide d’Aammiq, le développement du projet d’éducation à l’environnement et le programme scientifique d’études de terrain qui a permis d’identifier 11 nouvelles zones d’importance pour la conservation des oiseaux. Depuis avril 2010, il occupe le poste de Directeur Exécutif d’A Rocha International et est basé à Oxfordshire. Son livre, Cartes postales du Moyen-Orient : Comment notre famille s’est prise d’amour pour le monde arabe, a été publié aux éditions Lion Hudson en mars 2015.

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